faire rechanter les mots et les concepts gelés

 

 

Comment, parmi des paroles gelées, Pantagruel trouva des mots de gueule

 

Le pilote répondit: « Seigneur, ne vous effrayez de rien. On est ici aux confins de la mer de Glace, où au

 

début de l'hiver dernier, eut lieu une grande et cruelle bataille entre les Arismaspiens et les Néphélibates. Alors gelèrent dans l’air les paroles et les cris des, hommes et

des femmes, les chocs des masses d'armes,

 

les heurts des armures, des caparaçons, les

hennissements des chevaux et tout autre vacarme de combat.

 

Maintenant, la rigueur de l'hiver étant passée, le beau temps doux et serein étant arrivé, elles fon­dent et on les entend.

 

- Par Dieu, dit Panurge, je l'en crois. Mais pourrions­-nous en voir quelqu'une'? Il me souvient d'avoir lu qu'au pied de la montagne où Moïse reçut la loi des Juifs, le peuple percevait les voix par la vue.

- Tenez, tenez, dit Pantagrucl, voyez-en ici qui ne sont pas encore dégelées. »

 

Alors, il nous jeta sur le tillac de pleines poignées de paroles gelées, et elles ressemblaient à des dragées

 

perlées de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueule, des mots de sinople, des mots d'azur, des

 

mots de sable, des mots dorés. Après avoir été échauffés entre nos mains, ils fon­daient comme neige, et

 

nous les entendions réellement, mais nous ne les comprenions pas car c'était un langage barbare. Un seul

 

fit exception, assez gros, qui, Frère Jean l'ayant échauffé entre ses mains, produisit un son semblable à celui que font les châtaignes jetées dans la braise sans être enta­mées, lorsqu'elles éclatent, et nous fit tous

 

tressaillir de peur.

 

« C'était, dit Frère Jean, un coup de fauconneau, en son temps. »

 

Panurge demanda à Pantagruel de lui en donner encore. Pantagruel lui répondit que donner sa parole était acte d'amoureux.

 

« Vendez-m'en donc, disait Panurge.

- Vendre des paroles, c'est ce que font les avocats, répondit Pantagruel. Je vous vendrais plutôt du silence, et plus cher, comme en vendit un jour Démosthène, contre des deniers qui le rendirent aphone. »

Néanmoins, il en jeta trois ou quatre poignées sur le tillac. Et j'y vis des paroles bien piquantes, des paroles

sanglantes (le pilote nous disait qu'elles retournaient par­fois au lieu d'où elles avaient été proférées, mais

c'était à se couper la gorge), des paroles horrifiques et d'autres assez désagréables à voir. Lorsque elles

eurent fondu toutes ensemble, nous entendîmes hin, hin, hin, hin, his, tic, torche, lorgne, brededin, brededac,

frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bon, bon, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on,

ououououon, goth, magoth, et je ne sais quels autres mots barbares; et il disait que c'était ce qu'on perçoit

de la charge et du hennissement des chevaux au moment du corps-à-corps. Puis nous en entendîmes d'autres

grosses qui, en dégelant, rendaient des sons, les unes de tambours et de fifres, les autres de clairons et de

trompettes. Croyez que ce fut pour nous un bon passe-temps. Je voulais mettre en conserve dans l'huile

quelques mots de gueule, tout comme on conserve de la neige et de la glace dans la paille bien nette. Mais

Pantagruel refusa, disant que c'était folie de mettre en conserve ce qui ne manque jamais et que l'on a

toujours sous la main, comme c'est le cas pour les mots de gueule parmi les bons et joyeux Pantagruélistes.

Alors Panurge irrita quelque peu Frère Jean et le fit mettre hors de lui, car il vous le prit au mot à un instant

où il ne s'y attendait pas, et Frère Jean le menaça de le faire s'en repentir tout comme

G. Jousseaulme que maître Pathelin prit au mot quand il lui acheta le drap, et, au cas où il serait marié, de le

prendre aux cornes comme un veau, puisqu'il l'avait pris au mot comme un être humain.

Panurge lui lit la moue de la sorcière en signe de dérision. Puis il s'écria : « Plût à Dieu qu'ici, sans aller

plus avant, j'eusse le mot de la Dive Bouteille ! »